Durant
cinq étés (1888
à 1892), Leoš Janáček consacra
l'essentiel de son
temps libre à parcourir les pays Lasško et
Valasško,
à rencontrer chanteurs et musiciens populaires des villages
et
petites villes pour recueillir auprès d'eux chansons et
danses
traditionnelles.
D'où venait cet intérêt pour la musique
populaire ?
Le petit Leoš passa ses onze premières
années dans un village (Hukvaldy) entre des parents
musiciens -
tous les deux jouaient de l'orgue - et au milieu d'une
communauté villageoise où laboureurs, bergers,
forestiers
et artisans chantaient naturellement chansons de métiers,
mais
aussi tout le spectre de la chanson traditionnelle. Comme il
manifestait un intérêt évident pour la
musique,
comment ne pas imaginer une réception facile des chants
entendus
ça et là, comment ne pas imaginer un
même
intérêt pour les danses rituelles
qu'exécutaient habitants et habitantes de
son village natal à l'occasion des nombreuses
fêtes
religieuses et
des rares fêtes profanes.
Au cours de ses études à Brno, au couvent des
Augustins
et ailleurs,
il resta sept ans à cotoyer Pavel
Křížkovský, le
moine musicien qui sut non seulement l'initier aux grands
maîtres
du passé européen ou tchèque
(Palestrina, Lassus,
Handl-Gallus, etc…), mais
également attira son attention, par le biais du chant,
choral ou
non, sur le formidable vivier morave que lui-même contribua
à enrichir, à la suite de František
Sušil.
Il convient de s'arrêter un instant sur ce dernier
personnage.
Comme
souvent dans la Moravie de cette époque, certains hommes
d'église surent se mettre à l'écoute
des
souffrances de leurs compatriotes, de leurs espoirs encore
imprécis, de leur volonté de retrouver leur
culture
propre. Des intellectuels, des artistes, les "éveilleurs",
comme
on les a dénommés alors, retrouvèrent
la langue
slave des ancêtres et les contes, légendes,
mythes,
chansons, danses qui rythmaient la vie des Bohêmiens et des
Moraves avant que l'Empire autrichien ne tenta d'imposer la langue
germanique et les œuvres de ses écrivains,
artistes et
musiciens. František Sušil naquit le 14 juin 1804
à
Rousinov.
Très tôt, il fréquenta les
livres et la musique. Il apprit à jouer du piano et de la
flûte. Après des études
théologiques, il
devint prêtre. En 1837, on le retrouva à Brno. Ses
occupations sacerdotales et pédagogiques ne
l'empêchèrent pas de rédiger des
poèmes,
certains
à résonnance religieuse, d'autres
à
coloration nationale.
Cependant,
il joua un rôle déterminant dans l'exhumation des
richesses linguistiques et musicales nationales tout d'abord par sa
contribution au
recueil de Čelakovský "Les chants nationaux slaves" (1824).
Ce
qu'il
réalisa jeune homme, il le continua tout au long de sa vie,
se
cantonnant dans sa Moravie natale et publiant dès
l'année
1835 un recueil de 190 chants intitulé "Chants nationaux
moraves" qu'il enrichit cinq ans plus tard par un nouveau recueil
portant le même titre et comprenant cette fois-ci 586 chants,
profanes en majorité. Pour toucher un plus large public,
Sušil distribua ses chants en plusieurs cahiers entre 1853
et
1856 et paracheva son œuvre par la publication en 1860 d'un
recueil conséquent, riche de 2361 chants. Ainsi, il mettait
à la disposition de ses compatriotes un patrimoine
considérable dans lequel les musiciens puisèrent
des
textes et des exemples musicaux pour alimenter leurs propres
œuvres.
Encore maintenant, des ensembles folkloriques moraves exhument
certaines
chansons de Sušil. Il mourut à Bystrice
pod
Hostynem (à une vingtaine de kilomètres de
Přerov)
huit ans après sa
monumentale publication.
František Sušil
L'un des premiers Eveilleurs diffuseur de chants populaires moraves
"Leur
thème est simple, c'est
tout ce qu'il faut chanter parce que c'est indicible: la joie d'amour
toujours précaire, l'infidélité,
l'abandon, la
tombe où l'on enfouit des semences chères,
l'orphelin de
cinq ans trop frêle pour sa douleur (...), la
délaissée au bord du chemin rempli d'herbe haute,
les
adieux balbutiés du jeune soldat à ses parents
muets
d'angoisse… Mais pas plus que le pays que ces chansons
reflètent, elles ne sont pas toujours
mélancoliques. On y
trouve aussi la couleur, l'allégresse, la malice, le
fantastique
mêlant aux croyances chrétiennes
d'étranges
réminiscences, un éclair de cruauté,
parfois un
cri sauvage ..." ainsi s'exprime la poétesse contemporaine
Suzanne Renaud tant
à propos du contenu des recueils de Sušil que de
celui de
son contemporain Karel Jaromir Erben (1811 - 1870) auteur plus connu en
France par
l'Ondin,
le
Rouet d'or, la
Sorcière
de midi,
le Pigeon des bois
dans la
traduction musicale en poèmes symphoniques qu'en donna
Antonín Dvořák.
Nous savons déjà que Pavel
Křížkovský ne
restait pas enfermé dans son couvent des Augustins avec la
religion pour seule préoccupation. Nous connaissons aussi le
rôle qu'il jouait dans l'éveil de la
population de Brno et plus largement dans celui de la Moravie. Son
œuvre chorale notamment ne se contenta pas de motifs
religieux,
mais parmi les chœurs profanes, il eut recours aux
poèmes
collectés par son collègue František
Sušil.
Toute cette production populaire en langue slave attisait sa foi dans
la culture morave. Il savait la transmettre à ses
élèves et le petit Leoš en
bénéficia.
Nous savons également que jusqu'à la
période de
ses collectes intenses, à partir de 1888, il ne quitta
guère Brno. Prague, Leipzig et Vienne, lieux de ses
études musicales approfondies, ne lui procurèrent
pas de
connaissances supplémentaires de la musique populaire.
Cependant
les quelques séjours effectués chez son oncle Jan
en
Slovacko,
à
Vnovory
ou dans les environs immédiats le mirent en contact avec des
chants et danses, des contes et légendes, des coutumes de ce
"pays", avec des
interprètes, des collecteurs locaux - tel Martin Zeman -
auxquels ils ne resta pas insensible. Nul doute également
que le
périple bohêmien effectué en compagnie
de son ami
Antonín Dvořák durant l'été
1883 lui permit
de connaître une autre déclinaison de cette
culture
populaire. A Brno même, la fréquentation de
František Bartoš dès les
années 1875, celle
de Lucie Bakešová, professeur de danses
à la
société
Vesna,
celle de Xaverie
Bĕhálková dans
les années 80 lui offrit l'opportunité
de mieux
comprendre et analyser les thèmes populaires et leurs
caractéristiques
musicales. La connaissance humaine lors de ses campagnes de collectes
en pays Lasško ou Valasško de musiciens
populaires tels
Žofka Havlová,
aiguisa son attention. Il ne se contenta plus de noter les paroles, les
notes, les accords qu'il entendait, mais encore les intonations qu'il
décelait dans la bouche de ses interlocuteurs, les
sentiments
qu'exprimaient les visages lui parurent aussi
importants que les mots prononcés.
Œufs décorés de Vnovory, une des
traditions de ce
village qui perdure encore aujourd'hui
photo publiée sur le site www.slovacko.cz
Vu de notre lucarne française et à travers notre
lunette
qui scrute un territoire d'Europe Centrale avec 130 ans de recul,
compte-tenu de notre méconnaissance pour ne pas dire notre
ignorance de cette culture morave, on est étonné
de voir
Leoš ferrailler - par l'intermédiaire d'articles
critiques - avec un jeune tchèque de vingt ans,
Ludvik Kuba, qui venait de publier
les
Chants slaves (1884). Il
aurait
pu se féliciter de voir rejoindre ce vaste chantier un
ouvrier
de plus qui recoupait deux de ses préoccupations
principales, la musique populaire et la slavité. Il faut
croire
qu'il avait de profondes raisons pour le faire. A cette
époque,
il n'avait pas encore plongé dans l'activité de
collectes, mais sa connaissance des musiques populaires, notamment
moraves, s'affirmait néanmoins.
La musique populaire procura à Leoš
Janáček de
profondes satisfactions, mais aussi des désillusions
cruelles.
Il aurait pu signer les mots qu'écrivait son
collègue
hongrois Bela Bartok lorsqu'il revenait de ses collectes dans les zones
rurales : "Le jours les plus heureux de ma vie sont ceux que j'ai
passés dans les villages, parmi les paysans." Le compositeur
morave, que certains de ses contemporains décrivaient
sauvage,
asocial, abrupt dans ses relations humaines, se complaisait en fait
avec les gens simples, sans à priori, désireux
comme lui
de goûter aux joies essentielles des danses et chants
traditionnels. Ces gammes, ces mélodies, ces
phrasés, ces timbres, ces intonations, ces rythmes
enrichissaient sa propre musique et il voulait les faire partager au
plus grand nombre. De là, la profusion d'écriture
de
chants, de chœurs, de danses. Mais cette musique populaire
lui
apporta aussi des désillusions. Avec toute cette moisson
récoltée, à l'instar de
Johannès Brahms avec ses
Danses
hongroises, de son ami
Antonín Dvořák avec ses
Danses
slaves,
opus 46 (1878) et 72
(1887) [voir sur ce site
l'excellente
étude que leur a
consacrée Alain
Chotil-Fani], ou du scandinave Edvard
Grieg avec ses
Danses
norvégiennes opus
35 (1881) venant après ses
25
Chants et danses
populaires
norvégiens pour
piano, opus 17 (1869), il envisagea
d'apporter sa
contribution avec une série
de danses moraves qu'il aurait baptisées danses
tchèques.
En 1893, il soumit à l'Académie
tchèque, avant de
les transmettre à la maison d'édition Simrock qui
avait
déjà publié avec un succès
qui ne s'est
jamais démenti les
Danses
slaves de Dvořák,
une suite orchestrale de danses
valaques collectées dans sa région au cours
des années précédentes, respectant les
mélodies, les rythmes et les
timbres
des instruments des ensembles traditionnels (cornemuse, un ou deux
violons, cymbalum, parfois une clarinette) dans sa propre
orchestration. Il souhaitait
également amplifier sa collecte par une exploration plus
poussée de la Moravie, mais aussi collecter en Slovaquie et
en
Silésie. Mais l'Académie tchèque ne
s'y
intéressa pas, le grand projet de collecte, non
financé, en resta là. Et la publication
de cette
suite de danses tchèques, dont la dénomination
passa
successivement de hanaques à moraves, attendit plus
de trente ans
pour voir le jour sous un nouveau nom,
Danses de Lachie
en 1928 sous les
auspices de la maison d'édition pragoise Hudebni Matice.
Sans
atteindre la renommée des
Danses
slaves de Dvořák,
ces
six
Danses
de Lachie (
Lassky
tance) jouissent
néanmoins d'une assez bonne
notoriété, même si elles ne
possèdent ni le
brio, ni le charme de celles de son ami boh
émien.
Son trop
grand
respect des mélodies et rythmes populaires
l'empêcha de
polir et d'enjoliver son œuvre afin de la rendre plus
attrayante,
plus brillante. En l'état, elles sont le
reflet fidèle de six spécimens de danses moraves.
Pour éviter de nous perdre dans le maquis des danses
populaires
moraves utilisées par Janáček dans ses
différentes
compositions, je vous propose ce tableau récapitulatif.
Danses
moraves
Tableau
récapitulatif
|
collecteur
et lieu
de
la collecte
|
date
de collecte
|
Œuvres
de Janáček |
| titre |
|
|
Lassky
tance |
Narodni
tance na
Moravé *
|
Rakos
Rakoczy |
Hanacké
tance |
Moravské
tance |
Valasské
tance |
autres
œuvres
|
titre
français |
|
|
Danses
de
Lachie |
Danses
nationales
de Moravie
|
|
Danses
hanaques |
Danses
de
Moravie |
Danses
valaques |
|
| catalogue |
|
|
VI/17 |
VIII/10 |
I/2 |
VI/8 |
VI/7 |
VI/4 |
|
date de
composition |
|
|
1889 |
1888/9 |
1891 |
1891 |
1891 |
1889 |
|
date
d'édition |
|
|
1928 |
**1953 |
1957 |
1957 |
1957 |
1890 |
|
nombre
de pièces |
|
|
6 |
21 |
23 |
4 |
5 |
9 |
|
| Starodavny I |
** |
|
x |
|
|
|
|
x |
|
| Pozehnany |
LJ
auprès de
Žofka Havlová
à
Kozlovice
|
1885 |
x |
x
20
|
x |
|
|
x |
|
| Dymak |
LJ
auprès
de
Žofka Havlová
à Kozlovice |
1885 |
x |
|
|
|
|
x |
VIII/8 |
| Starodavny IIa |
** |
|
x |
|
|
|
|
x |
|
| Čeladenský |
LJ
auprès de
František
Klépac à Kuncice
(ou Celadna) |
|
x |
x
12
|
x |
|
|
x |
VIII/18 |
| Pilky |
LJ
auprès de
Žofka Havlová
à Kozlovice |
1885 |
x |
|
x |
|
|
x |
VIII/18 |
| Trojak I |
Xavera
Bĕhálková à
Tovacov |
|
|
x
1
|
x |
x
? |
|
|
|
| Silnice |
Xavera
Bĕhálková
à
Klenovice
|
|
|
x
2
|
x |
x |
x |
|
|
| Tetka |
Xavera
Bĕhálková
à
Tovacov
|
|
|
x
3
|
x |
|
|
|
|
| Kukacka |
Xavera
Bĕhálková
|
|
|
x
4
|
x |
|
|
|
|
| Trojky |
Xavera
Bĕhálková
à
Tovacov |
|
|
x
5
|
x |
x |
x |
|
|
| Starodavny |
** |
|
|
x
6
|
x |
|
|
|
|
| Kalamajka |
LJ
auprès
de
Žofka Havlová
à Kozlovice |
1885 |
|
x
7
|
x |
x |
x |
|
|
| Sivá holubička |
Xavera
Behalkova |
|
|
x
8
|
|
|
|
|
|
| Sekerečka |
Xavera
Bĕhálková |
|
|
x
9
|
|
|
|
|
|
| Rožek |
Xavera
Bĕhálková
à
Tovacov
|
|
|
x
10
|
x |
|
x |
|
|
Konopĕ
(Coufavá)
|
Xavera
Bĕhálková |
|
|
x
11
|
|
|
|
|
|
| Kozucek |
|
|
|
x
13
|
|
|
|
|
|
Korycansky
trojak |
Korycany
(Slovacko)
Susil |
1860 |
|
x
14
|
|
|
|
|
|
| Kyjovy |
LJ
auprès
de
Žofka Havlová
à Kozlovice |
1885 |
|
x
15
|
|
|
|
|
|
| Valasska |
Xavera
Bĕhálková |
|
|
x
16
|
|
|
|
|
|
| Sedlacka |
Martin
Zeman à Velka
nad Veličkou |
|
|
x
17
|
|
|
|
|
|
| Do kolo |
Lucie
Bakĕsová
à Orechov (près Brno) |
|
|
x
18
|
|
|
|
|
|
Trojak
lassky (II) |
LJ
auprès de
Jan Myška à Petřvald |
1886
ou 88 |
|
x
19
|
|
|
|
x |
|
| Kolo |
LJ
à Ticha |
1888 |
|
x
21
|
|
|
|
|
|
| Srnatko |
LJ
auprès de Jan Myška
à Petřvald |
1888 |
|
|
|
|
|
|
VIII/11 |
| Reznicek |
LJ
auprès de Josef
Pernicky |
1893 |
|
|
|
|
|
|
VIII/14 |
| Zezulenka |
LJ
auprès de Josef
Pernicky à Jasenice
|
1893 |
|
|
|
|
|
|
VIII/15 |
| Kozich |
LJ
auprès de Jan
Myška à Petřvald |
1886 |
|
|
|
|
x |
x |
|
| Starodavny IIb |
*** |
|
|
|
|
|
|
x |
|
| Ej, danaj |
|
|
|
|
|
|
|
|
VIII/12 |
| autres danses |
|
+
10 autres danses d'origines diverses |
|
| destination |
|
orchestre |
piano |
chœur
et
orchestre |
orchestre |
orchestre |
orchestre |
|
*
les
chiffres
concernent la numérotation des
Narodni tance na Moravé (Danses
nationales de Moravie) VIII/10
** Une édition à compte d'auteur a eu lieu en
1891 et
1893 en 3 cahiers.
*** Six danses portent
ce titre. Janáček
a
recueilli les cinq premières
auprès de Jan
Myška à Petřvald
entre 1886 et 1888, la
sixième auprès de Josef
Pernicky
à Jasenice
en 1893.
Voir la carte des
lieux de collectes des danses
Ce tableau
révèle la
répartition
complexe dans ses
œuvres des principales danses populaires
collectées par
Leoš Janáček et les musiciens gravitant dans son
réseau. On retiendra surtout qu'en dehors des
Valašské
tance (Danses valaques) VI/4
parues l'année suivant leur
composition, aucun des recueils n'eut l'honneur d'une impression et la
plupart dut attendre longtemps après la disparition de leur
auteur pour se trouver mis à la disposition des
interprètes. Nous touchons là, une fois de plus,
un des
obstacles à la diffusion des œuvres de
Janáček.
Retenons également la permanence de plusieurs
mêmes danses
dans différents recueils, comme si, suite à un
refus de
diffusion de tel recueil, leur auteur cherchait une nouvelle solution
pour une édition ou une représentation. Cette
musique
populaire collectée
irrigua l'essentiel des compositions de cette époque, aussi
bien
le deuxième opéra Počátek
románu (I/3 au
catalogue) que la Suite
pour orchestre (VI/2 au
catalogue), à laquelle le compositeur attacha le
numéro
d'opus 3 (il n'alla pas plus loin dans la numérotation de
ses
œuvres).

Couverture de la première édition
du deuxième cahier des Národní Tance
na Moravĕ
(Danses nationales de Moravie) VIII/10
Il s'agit d'une édition à compte d'auteurs.
(Merci à Eric Baude d'avoir mis ce cahier à
notre disposition)
Quelques mesures de la partition de Čeladenský
En fin de la deuxième ligne, remarquez une gravure de
l'écriture manuscrite du compositeur
Pour
écouter un extrait de cette danse de Celadna,
Čeladenský,
dans sa version première au piano. (Marián
Lapšanský, piano - disque Supraphon)

Danses actuelles de Lasško, région natale du
compositeur
(montage d'après des photos publiées sur le site
morave,
www.folklorweb.cz)
Après les premières tentatives de 1885 en pays
Lasško,
Janáček, avec l'aide de František
Bartoš, explora
beaucoup plus
profondément sa région, rencontrant de nombreux
musiciens
ou simplement des personnes connaissant des chants ou des danses. Pour
les années 1885 à 1900, mentionnons les
collecteurs
Xavera Bĕhálková, Lucie
Bakešová, Martin
Zeman
(également musicien et ancien étudiant
à l'Ecole
d'Orgue de Prague) et sa sœur Kateřina Hudečková,
chanteuse, Alois Kral, Alois Doufalik
et les chanteurs populaires
Žofka Havlová, Jan
Myška, Josef
Pernicky, Josef Křístek, Pavel Trn, Jan Racek, Ignac Kalac,
Jan
Micek entre autres. Janáček sut gagner
l'estime de nombreuses autres personnes et son insertion dans un
réseau de musiciens amateurs ou non, amoureux de la musique
de
leur contrée fut bénéfique pour le
succès
de son projet. Le tournant des années 1900 pris, il continua
à rechercher des soutiens parmi les gens les plus
éclairés à propos de la musique
populaire dans les
villages
où il se rendait. Une attitude qui vérifie une
fois de
plus le concept de compositeur-citoyen accolé à
Janáček, intégré dans la
société de
son époque et de sa région. La
quête de cette première période
s'avéra si
fructueuse que les deux hommes se
trouvèrent en possession d'un très grand nombre
d'airs
populaires.
Que des musiciens villageois entreprennent des collectes, passe encore,
mais que des musiciens sérieux, diplomés,
professionnels,
comme Janáček perdent leur temps à ces
futilités
prouvaient leur médiocre valeur aux yeux des musiciens
officiels, surtout s'ils s'acharnaient à ramener la musique
populaire et les musiciens de villages qui la jouaient dans les cercles
distingués où se pratiquaient la musique savante.
Ainsi,
Janáček comme Bartók dut faire front "comment
était-il possible que des musiciens
instruits prissent sur eux d'étudier la musique du peuple
sur le
terrain ; c'était tout de même une tâche
subalterne,
juste bonne pour ceux qui n'étaient pas aptes à
un plus
haut travail musical. D'autres disaient que nous succombions simplement
à une idée folle parce que nous nous acharnions
ainsi
à notre travail. Ils n'avaient aucune idée de
l'importance de ce travail pour nous. En campagne seulement nous
apprenions à connaître à la source une
musique qui
nous ouvrait des perspectives toutes nouvelles." Ce que Béla
Bartók écrivait,
Janáček
aurait pu le signer lui-même.
A l'instar de Erben ou de Sušil, Janáček et
Bartoš
publièrent, chez
Emil Šolc à Telč,
en
1890, un
bouquet**** de chants
moraves
(Kytice
z narodnich pisni moravskych
- XIII/1) comprenant 174 chants, tels qu'ils les avaient
recueillis, alors que la collecte continuait les années
suivantes, par exemple en 1893 autour des villes de Vsetin et
Valasské Mezirici, en 1897 à Kostice, en 1898
à
Sklenov (bourgade cotoyant Hukvaldy), en 1899 à
Březová
et à Straní.
Les deux hommes en rédigèrent la
préface, le
compositeur expliquant comment interpréter le chant
populaire,
s'étendant sur le réalisme dans ce type de chant
et
décrivant les concepts de la musique slave. Le
succès de
ce bouquet fut tel qu'une nouvelle édition devint
nécessaire
trois ans plus tard.
****
On peut relever le terme
"bouquet" utilisé par de nombreux
collecteurs pour désigner leur(s) recueil(s) de chants (et
danses) populaires. Ce mot évoque la
variété de
formes, de couleurs, de climats beaucoup plus que le simple mot de
recueil. Les fleurs émanant de la terre et des soins
attentifs
des jardiniers-paysans symbolisent bien à la fois des
éléments
éphémères, mais aussi leur
permanence dans les jardins, prés et les forêts,
renaissant chaque année ainsi que dans le cœur des
Moraves.
Une quinzaine d'années avant son ami morave, Antonin
Dvořák publia un Bouquet de
chansons populaires tchèques
(Kytice
z českých národnich
pisni - opus 41 - B 72)
comprenant quatre chœurs pour voix
d'hommes escorté l'année suivante
en 1878 par Extraits d'un bouquet de
chants populaires slaves (Z Kytice
národnich pisni
slovanských -
opus 43 - B
76)
composés de
trois chœurs toujours pour voix masculines l'année
même
de la première série des
célèbres Danses slaves.
Relevons que le
compositeur Bohuslav
Martinů dans un hommage à la Moravie et à ses
poètes populaires utilisa lui aussi ce terme de Kytice
pour
qualifier la belle cantate qu'il composa en 1937 pour un quatuor vocal,
un chœur, piano et orchestre qui n'allait pas sans rappeler,
parfois, la poésie musicale de son aîné
Janáček.
En 1901, toujours chez Emil Šolc, pour les besoins d'une
nouvelle
édition, le bouquet augmenta jusqu'à 195 chants,
les
parfums des chants slovaques et tchèques se mêlant
à ceux des chants moraves.
Entre
temps, il publia par
l'intermédiaire de l'Académie tchèque
un nouveau
recueil, considérable par le nombre de chants puisqu'il en
rassemblait pas moins de 2057 sous le titre Chants populaires moraves
nouvellement
collectés, (Narodni
pisné moravské v nove
nasbirané). Cette
masse nécessita un volume de
1196
pages
et une classification méthodique. Janáček les
rangea en
12 catégories :
1.
Ballades
2. Chants d'amour
3. Chants de noces
4. Chants de mariages
5. Chants de la vie
6. Chants élégiaques
7. Chants militaires
8. Chants comiques et satiriques
9. Chants à boire et chants de fête
10. Danses
11. Chants religieux
12. Légendes
Non content
d'avoir classé tous ces chants, il
rédigea
une copieuse introduction de 136 pages où il
décrivit les
éléments caractéristiques des chants
populaires,
leurs rythmes, leurs mélodies, leurs formes. Il souligna
l'aspect de vérité dans le réalisme
contenu dans
ces chants, les aspects harmoniques de la musique populaire et releva
les caractéristiques des chants populaires tant religieux
que
profanes. Compte tenu de la structure de ces chants, il expliquait
notamment qu'il y avait impossibilité pour un air populaire
d'avoir été composé en premier et que
les mots
aient été ajoutés par la suite,
précisant
que "chaque chant populaire est né à partir du
rythme du
discours". Ce recueil, par son gigantisme, ne pouvait
prétendre
à une publication populaire. Il faut plutôt le
considérer comme un travail scientifique de la part
d'ethnomusicologues et non point comme un ouvrage de vulgarisation.
Janáček s'y était préparé
par plusieurs
conférences qu'il donna au cours des années
précédentes, seul ou avec une collaboratrice
comme Lucie
Bakešová, par exemple en janvier 1891.
Non content de recueillir des chants et danses populaires, d'en
éditer des recueils, d'en programmer des
spécimens
à plusieurs concerts dont il assurait la direction,
Janáček défendit la musique populaire par la
plume. Dans
les diverses revues auxquelles il collaborait
régulièrement, il rédigea plusieurs
articles de
défense et dillustration de la musique morave et de ses
musiciens. C'est ainsi qu'il passa en revue les Chants populaires
moraves que son ami František Bartoš publiait
à
cette époque, dicutant sur une classification de ces chants
dans
le numéo du 1er juin 1888 d'Hudebni listy. Trois ans plus
tard,
il analysa quatres danses du pays Valasško (à son
catalogue
VI/4) : Starodavny
II,
Pozehnany, Kozich et Celadensky
qu'il avait
jouées au cours d'un concert en janvier 1891, avec
l'orchestre
du
théâtre
Veveri
à Brno. En fin d'année 1891, il croisa une
nouvelle fois le fer, cette fois-ci avec le musicologue Otakar
Hostinsky, celui-là même qui appartint
au
comité morave pour l'Exposition ethnographique de Prague
(1895)
que Leoš présidait, précisant les
différents styles de la musique populaire, s'interrogeant
sur
l'origine de cette musique. En fin d'année 1893, sous le
titre
révélateur de "musique de la
vérité", il
publia dans le journal Lidove noviny, une description et une analyse de
danses populaires des pays Valasško et Slovacko, recueillies
au
cours
des deux denières années. Il revint plusieurs
fois sur
l'analyse des formes musicales de ces différentes danses
dans
deux nouveaux articles au cours de cette même
année 1893.
Beaucoup plus tard dans sa vie, il rédigea des articles en
hommage aux maîtres et collaborateurs avec lesquels il avait
travaillé : Pavel Křížkovský par deux
fois au
cours de l'année 1902, Martin Zeman et son compagnon favori
de
collectes, František Bartos.
Cette défense et illustration de la musique populaire morave
ne
passa pas seulement par sa plume d'essayiste, ni uniquement par une
intégration dans sa musique savante. En tant qu'organisateur
musical à Brno, il programma nombre de concerts de musique
de
chambre, chorale et orchestrale. Mais à l'occasion d'une
soirée où à la tête de
l'orchestre du
théâtre Veveri il divulga des extraits de son
ballet Rakos
Rakoczy, deux danses de Valašsko (Čeladenský et
Kozich)
et deux chœurs sur des thèmes populaires, il
invita
à se produire à ce même concert
l'ensemble
instrumental de Pavel Trn du village de Velka nad Veličkou en pays
Hornacko, ensemble dirigé par Martin Zeman. La
musique
populaire se répandit ce soir-là sous deux
formes, brute
telle que la jouaient les villageois, élaborée
telle que
l'avait adaptée le compositeur morave. Bel exemple
d'humilité pour un musicien savant que
faire
cohabiter dans un même lieu et en même temps deux
différents types de musique. A la fin de sa vie, le 30 juin
ou
le 1er juillet 1927, à l'occasion du festival de la
Société Internationale de Musique Contemporaine
qui se
déoulait cette année-là à
Frankfort sur le
Main, en Allemagne, il récidiva en parrainant un ensemble de
musiciens populaires de Myjava alors que lui-même
présentait son Concertino.
Cette intense activité en faveur de la musique populaire
morave
ne détournait point le compositeur de ses tâches
de
création d'œuvres nouvelles. Il prouvait une fois
de plus
une incroyable force de travail. La cantate Amarus,
premier signe d'un
style nouveau et fort, vit le jour en 1897 et un opéra qui
fera
date, Jenufa,
naissait lentement.
Revenons au Bouquet
de 1890.
Il subit plusieurs transformations. Suite
à
la demande de musiciens amateurs ou non, Janáček choisit 15
chants pour lesquels
il composa un accompagnement de piano. Recueil paru toujours chez Emil
Šolc à Telc.
Il
récidiva quelques
années
plus tard (1901) avec un nouveau cahier de 38 chants extraits du Bouquet,
cahier
réédité en 1908. Deux chanteuses
virent leur nom
accolés à chacun de ces recueils en tant que
dédicataires, Anna Ondříčková, pour le
premier et
Růžena Maturová, créatrice du rôle
titre de Russalka,
opéra de son ami
Dvořák, ainsi que ceux d'Hedy
et Sarka,
opéras de
Fibich.

Ruzena Maturova, cantatrice, une des dédicataires du Bouquet
Cette
publication répondit à un double
volonté de
son auteur, réaffirmée tout au long de sa vie
créatrice : sur le plan pédagogique, offrir
à ses
compatriotes un accès direct à la
beauté des
véritables chants populaires de leur Moravie et non
à une
production frelatée et garder le contact avec une
illustration
slave des grands thèmes de la vie apte à
rejoindre le
long combat pour la renaissance de la culture tchèque face
à la main-mise autrichienne.
Poésie
morave en chansons
(Moravska lidova poesie z
pisnich) - catalogue des œuvres
: V/2
Liste des chants
| N° |
titre
tchèque |
traduction |
lieu
de
collecte |
N° |
titre
tchèque |
traduction |
lieu
de
collecte |
| 1 |
Łáska |
L'amour |
Kuželov |
28 |
Nejistota |
Incertitude |
Břeclav |
| 2
|
Kouzlo |
Le
charme |
Slavikovice |
29 |
Psaníčko |
Une
petite lettre |
Valašsko |
| 3 |
Zpĕvulenka |
Chansonnette |
Nova Lhota |
30 |
Rosmarýn |
Le
romarin |
Javornik |
| 4 |
Záře od
milého |
Une
lueur de mon amoureux |
- |
31 |
Dobrý lov |
Bonne
chasse |
- |
| 5 |
Obrázek
milého |
L'image
de l'amoureux |
Kopřivnice |
32 |
Kukačka |
Le
coucou |
- |
| 6 |
Zahrádečka |
Le
jardinet |
- |
33 |
Pomluva |
Calomnie |
- |
| 7 |
Kvítí
milodĕjné |
Fleurs
d'amour |
Vlachovice |
34 |
Sirota |
Délaissée |
Staré Břeclav |
| 8 |
Polajka |
Lamier |
- |
35 |
Stesk |
Nostalgie |
Lašsko |
| 9 |
Koukol |
Ivraie |
Trojanovice |
36 |
Jindy a nyní |
Autrefois
et maintenant |
- |
| 10 |
Karafíát |
L'œillet |
Velka |
37 |
Lavečka |
Le
banc |
- |
| 11 |
Jabluňka |
Le
petit pommier |
- |
38 |
Loučení |
L'adieu |
Kyjov |
| 12 |
Jabúčko |
La
petite pomme |
Velka |
39 |
Osamĕlý |
Esseulé |
- |
| 13 |
Červená
jabúčka |
Les
pommes rouges |
Novy Hrozenkov |
40 |
Co je to za nebe |
Quel
est ce ciel ? |
- |
| 14 |
Oríšek
leskový |
La
noisette sauvage |
- |
41 |
Slzy útĕchou |
Larmes
de consolation |
Lišeň |
| 15 |
Veřnost' |
Fidélité |
- |
42 |
Kalina |
La
viorne |
Slavkov |
| 16 |
Stálost' |
La
constance |
Zlin |
43 |
Osud |
Le
destin |
- |
| 17 |
Komu kytka |
Pour
qui les fleurs |
Kyjov |
44 |
Loučení s
milou |
Les
adieux à ma
bien-aimée |
- |
| 18 |
Koníčky
milého |
Les
chevaux de mon amoureux |
Břeclav |
45 |
Kolin |
Ville
de Kolin |
- |
| 19 |
Pérečko |
Petite
plume |
Prušánky |
46 |
Belegrad |
Ville
de Belgrad |
- |
| 20 |
Tužba |
Désir |
- |
47 |
Bolavá hlava |
La
tête douloureuse |
Břeclav |
| 21 |
Tiha |
Pesanteur |
Kopřivnice |
48 |
Dobrá rada |
Le
bon conseil |
Karlovice (Opava) |
| 22 |
Památky |
Souvenirs |
- |
49 |
Svatba
komáří |
La
noce des moustiques |
Kopřivnice |
| 23 |
Vzkázání |
Message |
- |
50 |
Muzikanti |
Musiciens |
Slavkov |
| 24 |
Budíček |
Le
réveil |
- |
51 |
Milenec vrah |
L'amant
assassin |
Lanžhot |
| 25 |
Slib |
Promesse |
- |
52 |
Pohreb
zbojníkův |
L'enterrement
d'un brigand |
- |
| 26 |
Šafárova
céra |
La
fille de l'intendant |
- |
53 |
Daleko
provdaná |
Mariée
au loin |
- |
| 27 |
Hájný |
Le
garde forestier |
Napajedla |
Voir la carte des
lieux de collectes des chants
Janáček
s'expliqua
lui-même sur le sens de l'accompagnement pianistique qu'il
rédigea pour ces 53 chants : "Ces danses sont typiques ; il
ne
faut donc pas éliminer dans l'accompagnement les petites
interjections rythmiques par lesquels il est bien associé au
mouvement de la danse. Dans les mélodies
étirées
en longueur, les musiciens aussi s'arrêtent sur des sons
prolongés et rejoignent ensuite la mélodie par
des
intervalles reserrés et précipités."
Dans le style
si particulier et si poétique qui lui est propre, il ajouta
"Il
y a des mélodies et des chants pour lesquels, seul, le vent
assure l'accompagnement orchestral, avec toutes les voix naturelles
des bouquets d'arbres qui se mêlent étroitement
à
celles des buissons, des chaumes abandonnés et des pelouses
vertes…, il y a des chants qui n'exigent aucune cornemuse,
pour
lesquels les cymbales ne doivent pas être
traînées,
dont les voix ne doivent pas être accompagnées par
un
violoneux…" Cet accompagnement reste la plupart du temps
très sobre, mais toujours en situation de manière
très mélodieuse, avec parfois un timbre rappelant
celui
du cymbalum (chants n° 19, 30, 36 ou 37)
particulièrement
sensible au tout début de chacune de ces pièces.
Le
tableau suivant montre le respect
quasiment scrupuleux de Leoš Janáček quant
à
l'accompagnement des chants populaires recueillis. Sur l'ensemble
du recueil, il ne proposa que
sept
introductions, si l'on peut appeler ainsi deux mesures de
piano
avant que le chant ne s'élève. Par
contre,
à noter un postlude
développé
pour la pièce 52, prolongeant la complainte du brigand.
L'accompagnement
pianistique.
Principales caractéristiques
| N° |
prélude
piano |
prélude
voix nue |
postlude
piano |
| 1 |
1
mesure |
|
|
| 9 |
1
mesure |
|
|
| 11 |
|
7
mesures |
|
| 13 |
|
1
mesure |
|
| 14 |
2
mesures |
|
|
| 15 |
1
mesure |
|
|
| 21 |
2
mesures |
|
|
| 25 |
|
|
5
mesures |
| 27 |
2
mesures |
|
|
| 48 |
|
1
mesure |
|
| 51 |
|
2
mesures |
|
| 52 |
|
|
21
mesures |
| 53 |
1
mesure |
|
|
Pour
bien goûter la
qualité littéraire des textes de ces chansons, il
nous
faudrait, auditeurs français, connaître la langue
tchèque. En l'absence de cette possibilité, force
est de
nous
rabattre sur l'approximation d'une traduction, traduction qui ne peut,
évidemment, respecter intégralement
l'accentuation de la
langue originale. Cependant, on peut savourer la poésie
populaire morave qui s'exhale de chacun des chants, très
souvent
de manière naïve.
Curieusement, Janáček dans le choix qu'il réalisa
de ces
53 sur un pannel de plus de 2000 privilégia les chants
d'amour,
espoir d'amour,
amour partagé, amour déçu, amour
trahi, amour
défunt, chagrins et joies se partagent ces petits joyaux.
Souvent,
l'aimé(e) se trouve représenté par un
élément naturel, oiseau, fleur ou fruit, la jeune
fille
aimée prenant l'apparence d'une colombe grise, alors que le
jeune garçon se cache … dans un pomme rouge !
(deux
chants recueillis dans des localités distantes). Relevons
également l'étrangeté du n° 40
Co
je to za nebe dans lequel le
chanteur (au sexe indéterminé) se
désole que ni
son père, ni sa mère n'assiste à son
mariage,
situation ressemblant quasiment au propre mariage de Leoš.
Quarante-trois de
ces chants traitent de l'amour, tandis que la guerre n'intervient
seulement que dans cinq autres, séparant provisoirement ou
définitivement les amoureux. Un chant se consacre totalement
aux
musiciens traditionnels, énumérant les
instruments des
musiciens de village (n° 50, Muzikanti),
les autres représentent un tableau de nature, tandis que le
n° 49 Svatba komari
s'intéresse aux moustiques avec un texte abracadabrantesque.
Enfin, le n° 28, Néjistota
se retrouve simplement sous la forme d'une pièce pour le
piano -
une romance sans parole - que le compositeur dédia
à
Olga, sa fille, sous le titre Své Olze
(Pour mon Olga)
en 1896.
Remarquons encore le chant n° 16, Stálost'
(La constance) dont la mélodie a particulièrement
inspiré Leoš Janáček puisqu'il
l'utilisa dans
Jenůfa,
acte I, scène 5,
avec d'autres paroles, il la transposa
pour chœur et orchestre sous un titre différent
Zelené
sem sela
(numérotation au catalogue : III/3)
qu'il dirigea lui-même à Brno en 1892
et enfin il en confia une interprétation au seul piano dans
la
pièce Ej Danaj
(VIII/12).
Enfin, n'imaginons pas que chaque chant populaire restait
confiné
au village de ses créateurs anonymes. Sans entrer dans le
détail, nous connaissons globalement le processus de
création populaire, un subtil aller-retour entre la musique
savante et la musique populaire sans pouvoir déterminer
à
coup sûr qui, pour chaque cas de figure, de
l'érudit ou du
non-instruit, est le créateur originel. Si la musique
voyageait
dans
les diverses couches sociales et culturelles de la
société à une époque
donnée, elle se
déplaçait aussi dans le temps et l'espace,
transportée par
des colporteurs, des membres d'une même famille, des
voyageurs,
des artisans ou des musiciens itinérants. Et
presqu'inévitablement, la chanson originale subissait des
transformations plus ou moins profondes, chacun l'adaptant à
son
travail, à la nature de son environnement, à ses
préoccupations sociales, politiques ou sentimentales. Ces
transformations visaient aussi bien la musique que les paroles.
Janáček nous en donne un exemple dans son recueil par les
chants
18 et 27. Le premier recueilli à Břeclav s'appuie sur
l'image
des
chevaux d'un bien-aimé pour développer une
déclaration d'amour, le second à Napajedla
à une
soixantaine de kilomètres de la ville
précédente
utilise la symbolique du bosquet orphelin de son gardien pour
développer
l'espérance d'une jeune fille dans un nouveau
garde-forestier qui saura conquérir son cœur
à son
tour. Les paroles de ces
deux chants n'ont rien à voir entre elles alors que la
mélodie et le rythme ne présentent que des
différences relativement infimes. Ecouter
un extrait de
chacune de ces
chansons
l'un à la
suite de l'autre (d'abord le chant 18, ensuite le chant 27 - Eva
Štruplová, Stanislav Předota, Adam
Skoumal - disque Studio Matous) nous plonge
dans le mystère (et les
réussites) de la chanson populaire ! Et notre plaisir n'en
est
pas émoussé pour autant !
La plupart de ces chants (48) obéissent au style direct, un
interlocuteur s'adressant à nous par le truchement
de ses mots, le garçon intervenant 17 fois, la jeune fille
21
fois, alors que six chants mettent en scène un dialogue
entre
deux amoureux et dans 4 d'entre eux, il n'est pas possible de
déterminer le sexe du locuteur. Les autres chants se
présentent sous la forme d'un récit.
La première audition de 4 chants de cette Poésie morave
en chants eut
lieu à Brno, le 4 décembre 1904 (Jenufa
avait connu le triomphe public le 21 janvier de cette même
année) dans
le cadre d'un concert donné par la Beseda brnenska. Ni le
nombre, ni le
titre des chants n'ont été conservés,
pas plus
qu'un mois plus tard
lorsqu'une sélection a été
présentée
par la même société. Par contre,
en fin d'année 1905, à Prostĕjov, le
ténor Zdenĕk
Lev interpréta les
numéros 9, Koukol (Ivraie) et 43, Osud (le Destin).
Depuis de nombreux chanteurs tchèques ont porté
l'intégralité de ces chants à leur
répertoire ou en ont présenté un
florilège
tels dans les années soixante la grande soprano
Libuše
Domanínská, ou plus près de nous le
ténor
Vilém Přibyl, la soprano Gabriela Beňaĉkova, magnifique
Jenůfa
par ailleurs ou encore Magdalena Kožená. Quel que soit la
beauté de ces voix, il manquait ce côté
simple, non
sophistiqué, cette innocence, cette
vérité et
cette variété de climats, cette verdeur et cette
acidité que possèdent les
chanteurs
populaires et que
nous restitue la voix d'Iva Bittová dans un enregistrement
tout
récent, dans une adaptation pour cordes due à
Vlado
Godár. Voir la discographie.
Janáček effectua un choix de 53 chansons en piochant dans
une
masse de plus de 2 000 chants. Il faut donc bien prendre Moravská
lidová poesie z
písních pour
ce qu'elle est : un recueil, une
anthologie et non un cycle possédant une
cohérence
compositionnelle. Lorsqu'on désire écouter un des
disques
présentant l'intégralité de ces 53
chansons, mieux
vaut butiner quelques chants ici ou là, laissant au besoin
le
hasard réaliser sa sélection plutôt
qu'écouter du début du disque jusqu'à
la fin. Le
plaisir ainsi se trouve renouvelé et l'oreille mieux
sollicitée et mieux récompensée !
2. Kouzlo
- Le charme - chant
complet - Iva Bittová, Quatuor
Škampa - disque Supraphon
Pourquoi
es-tu si belle,
jeune fille ?
Chaque fois que je te regarde
j'en ai la fièvre. |
Pourquoi
as-tu, jeune fille,
un si beau visage ?
Chaque fois que je te regarde
mon cœur bat plus fort. |
Tu
as de si
belles mains
ma belle
que lorsque je suis avec toi
je ne veux plus rentrer chez moi. |

4
- Záře od
milého
- Une
lueur de mon amoureux - chant
complet - Iva Bittová, Quatuor
Škampa - disque Supraphon
Il me semblait
que des nuages venaient des collines
et ce sont les yeux noirs d'un garçon |
Il me semblait
qu'un orage venait des collines
et ce sont les joues rouges d'un garçon. |
5 - Obrázek
milého
- L'image
de l'amoureux - chant
complet - Iva Bittová, Quatuor
Škampa - disque Supraphon
Une
jeune fille allait au bois
tout vert, elle y rencontra
un peintre aux yeux noirs. |
Toi,
peintre aux yeux noirs
je te le demande gentiment
peins l'image que j'ai dans mon cœur. |
Peintre,
ne me peins pas Saint Jean,
mais peins-moi l'image
de mon bien-aimé. |
6 - Zahrádečka
- Le
jardinet - extrait - Iva
Bittová, Quatuor Škampa - disque Supraphon
Prêtez-nous
des hachettes
trala la, trala la
prêtez-nous des hachettes
trala la, trala la |
Nous allons couper du
bois
Nous allons construire une clôture.
Nous allons semer des fleurs.
A quoi vous serviront ces fleurs ?
Les garçons les mettront à leurs chapeaux. |
13 - Červená
jabúčka
- Les
pommes rouges - chant complet
-
Eva
Štruplová, Adam
Skoumal - disque Studio Matous
Devant notre maison il y
a un terrain tout plat
sur ce terrain c'est un joli jardin
Une pomme rouge roule à terre
Mon bien-aimé vagabonde
La pomme s'est déjà arrêtée
Mon bien-aimé a cessé de vagabonder. |
16 - Stálost'
- La
constance - extrait - Iva
Bittová, Pavel Fischer, Quatuor
Škampa - disque Supraphon
1. J'ai semé
le vert,
je récolte le rouge,
dis-moi, bien-aimée,
qui t'éloigne de moi ? |
2. C'est toute ma famille
qui m'éloigne de toi,
parce que tu es fille
d'une mère pauvre. |
3. Nul ne peut
contraindre Dieu
à empêcher la violette de fleurir.
Ne te laisse pas, jeune homme
séparer de ta belle. |
4. Non, je ne
laisserai pas
m'éloigner de toi,
aussi longtemps, ma belle
que je serai en vie. |
18 - Koníčky
milého -
Les
chevaux de mon amoureux -
chant
complet - Iva Bittová, Quatuor
Škampa - disque Supraphon
Si je savais
à qui sont ces chevaux
je leur faucherais
de l'herbe verte. |
Si je savais
qu'ils sont à mon bien-aimé
je jeur faucherais
de l'avoine verte. |
Si je savais
qu'ils sont à mon amoureux
je tresserais dans leur crinière
des rubans doés. |
21 - Tiha
- Pesanteur
- extrait - Eva
Štruplová, Adam
Skoumal - disque Studio Matous
Mon cœur me
fait mal
bien mal
comme si un lacet de soie
l'enserrait |
Ce lacet de soie
je peux le desserrer
mais toi mon bien-aimé
je ne peux pas t'oublier. |
27 - Hájný
- Le
garde forestier - extrait -
Stanislav Předota, Adam Skoumal - disque Studio Matous
1. Bosquet vert,
qui va te garder ?
On a tué le forestier,
il n'y a plus de garde-chasse. |
2. Bosquet vert,
qui va te garder ?
Ma bien-aimée,
qui viendra chez nous ?
|
3. Il y a encore des
forestiers
qui m'ont gardée,
il y a encore des garçons
qui venaient chez nous. |
4. Il y a encore des
forestiers
qui me garderont,
il y a encore des garçons
qui viendront chez nous. |
28 - Nejistota
- Incertitude
- extrait - Iva
Bittová, Radim Sedmidubsky, Quatuor
Škampa - disque Supraphon
Au bord
du
Danube
elle faisait boire un paon
dis-moi si tu m'aimes,
toi ma bien-aimée,
ma douce colombe. |
Je ne
te le
dirai pas
car je ne le sais pas,
viens chez nous ce soir,
je demanderai à ma mère
puis je te le dirai. |
29 - Psaníčko
- La
petite lettre - extrait - Iva
Bittová, Pavel Fischer, Quatuor
Škampa - disque Supraphon
1. Si
j'étais un oiseau,
un petit faucon,
je tournerais au-dessus
de la cour de ce garçon. |
2.
Au-dessus de
la cour
de son étable
et je regarderais
ce que font les garçons. |
3. Le
premier
étrille un cheval
le deuxième apporte de l'eau
le troisième avec son chapeau
assis à la table écrit une lettre. |
4. A
qui
écris-tu cette lettre
mon garçon ?
A toi, ma bien-aimée
que bientôt j'épouserai. |
38 - Loučení
- L'adieu
- chant complet - Iva
Bittová, Quatuor
Škampa - disque Supraphon
Ecoute,
écoute
ce qui bourdonne dans la terre ?
Les colches sonnent-elles
ou est-ce l'érable qui bourgeonne ? |
Ce ne
sont ni
les cloches,
ni l'érable qui bourgeonne,
c'est la bien-aimée
qui fait ses adieux à son amoureux. |
51 - Milenec vrah
- L'amant
assassin - extrait - Iva
Bittová, Pavel Fischer, Quatuor
Škampa - disque Supraphon
1.
Jean
se tient près du ruisseau, oh la la,
il lave le sang de ses mains, oh la la |
3.
J'ai
tué une colombe, oh la la
qui étais posée sur la fenêtre, oh la la |
5.
File
bien vite dans les champs, oh la la
ce que tu y verras t'appartient, oh la la |
2.
Qu'as-tu fait, Jeannot, oh la la
tes mains sont rouges de sang, oh la la |
4.
Ce
n'était pas une colombe, oh la la
mais une jeune fille, oh la la |
6.
Il y
vit deux tertres, oh la la
c'étaient des potences, oh la la |

Costumes traditionnels de Lanžhot, village où a
été recueilli le chant "milenec vrah"
photo issue du site www.Lanžhot.cz
52 - Pohreb
zbojníkův
- L'enterrement
d'un brigand -
extrait, postlude au piano seul - Adam Skoumal, piano - disque Studio
Matous
1. En
allant
à la kermesse,
nous étions onze.
En revenant de la kermesse
l'un d'entre nous manquait. |
2.
Attendez,
attendez un peu
dans ce champ près de Nitra.
On va voir
si nous sommes tous là. |
3. L'un
de mes
compagnons
n'est pas là.
Il est tombé dans le pré,
son sabre à son côté. |
4. Mes
compagnons,
ne me laissez pas ici.
Avec mon sabre tranchant
creusez-moi une tombe. |
5.
Parez ma
tombe
avec mes ducats
Appelez ma bien-aimée
à mon enterrement. |
Il
s'agit du postlude pour
piano.
Il
nous reste à nous laisser
envoûter tant par la poésie naïve, mais
si prenante
de ces textes que par leur traduction musicale, si
mélodieuse,
si pleine de charmes et de beauté sans apprêt que
Janáček, en musicien sensible, sut apposer tout au long de
ces
vers, rendant ainsi un vibrant hommage à cette longue
chaîne de créateurs anonymes, contribuant
à la
formation d'une identité nationale émergeant dans
l'empire autrichien à la culture
germanique dominante.
Partition de la Poésie populaire d'Hukvaldy en chants
(couverture)
Pour
terminer, rappelons qu'à la même
époque
(1898),
Janáček offrit un hommage particulier aux habitants de son
village natal, Hukvaldy, dont il se sentait si proche, en composant Ukvalská
lidová poesie v
písních
(La
poésie populaire d'Hukvaldy en chants),
numéroté V/4 au catalogue, treize chants avec
accompagnement de piano. Il les dédia au groupe amical qui
l'accompagnait depuis 1888 dans ses recherches de chants populaires, le
petit cercle sous l'acacia.
Relevons parmi les titres
significatifs qui font référence à
l'environnement
propre du village natal du compositeur : Ondraš,
Ondraš, (1) du
nom d'un hors-la-loi du début du XVIIIè
siècle, un
Mandrin morave qui sévissait à Hukvaldy et dans
les
environs, prenant aux
riches pour le distribuer aux pauvres, Ty ukvalsky kosteličku
(Toi, petite
église d'Hukvaldy) et Dyž sem
ja šel přes černy les
(Quand je traversais la sombre
forêt). Ces chants furent entendus en première
audition
à Brno par des chanteurs issus de la
société Vesna,
le
compositeur les accompagnant lui-même au piano le 18
décembre 1898. L'éditeur local Arnošt
Píša
se chargea de l'impression. L'année suivante,
Janáček
adapta six de ces chants pour chœur sous le
titre Ukvaldské
pisné
tenant le numéro IV/27 au catalogue.
(1)
"Je
l'entendis moi-même d'un vieux berger qui me chanta ce chant
d'Ondraš" écrivit le compositeur beaucoup plus
tard, en
1926.
Joseph
Colomb, avril 2005